Faut-il apprendre le français dès l’école primaire ou attendre le secondaire ? La question revient régulièrement dans le débat public suisse alémanique. Une nouvelle étude commandée par le canton de Bâle-Campagne relance aujourd’hui la discussion, sans toutefois trancher. Au-delà de la pédagogie, c’est aussi la place du français dans une Suisse de plus en plus tournée vers l’anglais qui est en jeu.

Le français conserve-t-il sa place privilégiée dans la Suisse alémanique ? La question agite depuis plusieurs années les milieux politiques et éducatifs, notamment dans les cantons germanophones où l’enseignement précoce de la deuxième langue nationale fait l’objet de débats récurrents.

Une nouvelle étude commandée par le canton de Bâle-Campagne apporte aujourd’hui un éclairage inédit sur cette controverse. Pour la première fois, un canton a réalisé une analyse de grande ampleur consacrée à l’enseignement précoce du français, en passant en revue plus de 300 publications scientifiques et études existantes. Son principal constat est clair : l’âge auquel les élèves commencent à apprendre le français n’est pas, à lui seul, le facteur déterminant de leur réussite linguistique. La qualité de l’enseignement semble jouer un rôle bien plus important.

Cette conclusion remet en perspective un argument souvent avancé dans le débat politique. Depuis plusieurs années, certains élus alémaniques estiment qu’il faudrait repousser l’apprentissage du français afin de renforcer d’abord les compétences en allemand et en anglais. À l’inverse, les défenseurs du modèle actuel rappellent que l’apprentissage précoce favorise l’ouverture aux autres cultures nationales et contribue à la cohésion du pays.

L’étude bâloise ne recommande toutefois ni de maintenir ni d’abandonner le français dès l’école primaire. Ses auteurs soulignent que leur rôle était d’établir une base scientifique permettant aux responsables politiques de prendre leurs décisions sur des faits plutôt que sur des positions idéologiques.

Le débat dépasse largement les salles de classe. Dans plusieurs cantons alémaniques, l’anglais apparaît aujourd’hui comme la langue étrangère jugée la plus utile pour les études et la vie professionnelle. Cette évolution inquiète certains observateurs qui craignent un affaiblissement des liens entre les différentes régions linguistiques du pays.

Car le français occupe une place particulière dans la Confédération. Il est l’une des quatre langues nationales et l’une des trois langues officielles de la Suisse. Environ un cinquième de la population l’utilise comme langue principale, principalement en Suisse romande, mais aussi dans plusieurs cantons bilingues.

Pourtant, sur le terrain, la réalité linguistique évolue. Comme le rappelle un récent reportage consacré à la place du français, de nombreux jeunes Alémaniques utilisent peu le français dans leur vie quotidienne et privilégient souvent l’anglais lors de leurs échanges internationaux. Dans les régions frontalières comme Bâle, la situation est toutefois plus nuancée. La proximité de l’Alsace, les échanges économiques avec la France et la présence de nombreux travailleurs frontaliers maintiennent un contact régulier avec la langue française.

Cette dimension transfrontalière est particulièrement visible dans la région bâloise. Chaque jour, des dizaines de milliers de frontaliers français traversent la frontière pour travailler en Suisse, faisant du français une langue de communication importante dans l’économie régionale. Plus largement, la Suisse entretient avec la France des relations particulièrement étroites, notamment dans les régions frontalières du Rhin supérieur et du bassin lémanique.

À Bâle-Campagne comme ailleurs en Suisse alémanique, la question n’est donc pas seulement pédagogique. Elle touche à l’identité même d’un pays fondé sur le plurilinguisme. Faut-il privilégier les langues nationales pour renforcer la cohésion de la Confédération ou accorder davantage de place à l’anglais, devenu incontournable dans un monde globalisé ?

La nouvelle étude ne répond pas à cette interrogation. Mais elle rappelle une chose : apprendre le français tôt ne garantit pas à lui seul de meilleurs résultats. Et inversement, commencer plus tard ne condamne pas nécessairement les élèves à moins bien maîtriser la langue de Molière. Le véritable défi semble résider ailleurs : dans la qualité de l’enseignement, la motivation des élèves et la place que la société suisse souhaite accorder à ses langues nationales dans les décennies à venir.

Photo: Alban Lavy

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